Marie Štichová

                             


( extrait )

 

Marie Štichová

 

 

Nous sommes pareils à des troncs d'arbres dans la neige, ils semblent simplement posés, d'une chiquenaude on devrait les envoyer bouler. Mais non, rien à faire, ils sont solidement liés au sol. Même pas, regarde donc, ce n'est qu'une apparence.

Les Arbres, Franz Kafka

 




Le téléphone sonna à onze heures ce dimanche-là, j'étais encore au lit en écoutant le oncert des compositions romantiques, j'ai éteint la musique de Tchaïkovski pour que je puisse mieux comprendre.

« J'écoute », c´est un secret militaire sans doute, pensais-je. A l'autre bout du fil il y avait Henri, « Pourquoi tu me déranges si tôt ? » Il me paraissait étrange qu´il m'appelle si vite après que nous nous étions quittés à 4 heures du matin du Palace Club, brusquement il me dit : « Si tu peux, fais vite et viens chez moi, ici il se passe des choses étranges et prends ta caméra, il faudra les documenter. »

« Quoi, que se passe-t-il ? » Je lui répondais lentement pour gagner du temps avant que je ne sorte de mon lit. « Schafousse est là », dit-il avec une pause dramatique, « A neuf heures je suis parti pour aller à Letná, j´ai dû faire quelque chose pour quelqu´un et en revenant, j´ai trouvé la porte de mon appartement ouverte de force et au milieu du salon un lit que Schafousse a apporté sur ses épaules. »

Je flairais l´odeur du sang. « Comment ? C´est quand même assez.... Et madame ? Ce n´est pas possible, mais non. »

« Ah, madame était assise par terre, pleurait et tenait une main dans l´autre comme si elle avait était blessée »

Il le racontait clairement afin que je puisse comprendre cette nouvelle situation.

« Je pars tout de suite, donne moi une demi-heure et l 'on verra. »

J´enfilais mon pull de Hemingway avec un jean bleu, c´était mon style en ce temps là, je regrettais seulement de ne pas avoir écouté la fin du concert des romantiques. Cette musique, je l´aime beaucoup, j´aime le dimanche matin avec Bach, avec les madrigaux, les orgues, avant qu´ils ne jouent de la musique militaire. Je voulais prendre mon pardessus à fourrure noire, mais avec les jeans ce n´était pas une bonne combinaison je neutralisais alors mon look en choisissant un duffle-coat anglais. Il faisait froid dehors, l´autobus était sans doute bloqué dans le trafic sur la rue glacée, alors j´ai couru en bas pour prendre le tramway, le cinq est venu de suite.

En bref, Henri, c´était quelqu´un que j´aimais bien. J´ai fait sa connaissance comme dans un film. Un ami m´a raconté, qu´il connaissait un garçon qui parlait plusieurs langues, mais qu 'en français il était parfait, qu´il traduisait des textes pour plusieurs éditeurs directement au dictaphone pour les faire taper par une secrétaire, même des spécialités du domaine de hautes technologies. Ca me paraissait très intéressant, sensationnel. Il m´a encore dit qu il se connaissait bien dans la technique des micro-ondes, dans la littérature moderne et dans d´autres choses et je voulais me faire ma propre opinion. Un jour cet ami m´a appelée, pour que je puisse l´accompagner à un rendez-vous commercial pour rencontrer ce fameux traducteur nommé Henri au bar Embassy, alors c´était ce jour là où la caissière ne pouvait pas trouver une grande partie de l´argent des garçons, et qu´une des putes a dénoncé un forain gitan qui avait étudié ce numéro d´escamotage à Ostrava. Nous y entrâmes au meilleur moment, le semblant d´un café avec un flair d´internationalité noble et discrète, quoique que le mobilier soit assez usé et les ressorts des canapés cassés. Pendant quelques secondes on pouvait voir le vrai état des affaires. Les jeunes hommes en costumes gris cachaient leur visage d´agents secrets bien nourris derrière un journal, les femmes fatiguées assises au bar aussi, c´était comme si Mercure et Thibault se tenaient par la main à la fin de la pièce de théâtre. Les étudiants de l´université regardaient dans leur unique et vide tasse de café, portant de fortes lunettes, faisant semblant de bûcher leurs thèmes. Le temps ne s'écoulait qu'au ralenti.

Nous nous arrêtâmes près d´une table où était assis un garçon d´une trentaine d´années, bien habillé et d´apparence sérieuse , quand il nous a aperçus il chassa de sa table la jeune femme qui paraissait être là avec lui d´un beau geste de laboureur qui veut écarter les oiseaux de son champ et admire son oeuvre achevé. Ce qui était agréable, c´est qu´il ne fumait pas, il semblait beaucoup plus jeune, avec lui on pouvait facilement entrer en contact. Il parlait assez vite, entrecoupait ses phrases avec de courtes pauses, très exact dans la diction, chaque mot une gifle aux idiots. Il avait des connaissances en physique et électrotechnique et citait les auteurs du nouveau roman et leurs livres comme un instituteur qui venait justement de préparer sa leçon. En ouvrant son coffret en cuir noir, une photo comme découpée du LIFE ou du Paris Match en tomba. Nous avons parlé d´art et de photographie et c´est sur ces thèmes que nous sommes devenus lentement des amis. Il faisait des photos intéressantes, pas de ces vieilles maisons et leurs cours et de leurs passages, mais des motifs qui exprimaient plus ce que l'on en attendait, des portraits aussi, comme les autres, mais autrement.

Il avait deux points cruciaux - le pognon et les femmes. Avec ces femmes on n'aurait jamais dit, qu'un garçon comme lui puisse les attirer. Je ne le comprenais pas bien, mais normalement les femmes sont attirées par l'argent, ou par les biceps, non par l'intelligence ; mais lui, il n´avait en abondance ni l´une ni l´autre de ces qualités, sauf une certaine aura magique indéfinissable. Des cortèges entiers se formaient derrière lui, des petites fillettes de 17 ans jusqu´aux femmes un peu fanées et d´âge indéfini, passant par des actrices de cinéma et des putes de luxe sans doute. En conversant avec elles, il n´a jamais parlé de leur beauté ou de leur intellect, il ne leur racontait pas les films qui sont à voir, ne mentionnait pas les livres nouveau parus. Sa méthode était plus efficace : Pour commencer, il ne laissait aucun doute de quoi il s'agissait, ne prétendait pas, en toute politesse, qu´il n´était pas marié, qu´il prenait ces femmes au sérieux et il laissait toujours tout à leurs propres décisions il ne faisait jamais le premier pas. Et les filles le tiraient des bras d´autres filles si vite qu´il trouvait à peine le temps de refaire un noeud correct sur sa cravate. Il leur montrait le monde derrière le miroir, il leur montrait des choses dont ces nanas démoniques n´avaient aucune idée, il leur montrait le monde de l´autre côté, le monde à l´envers, comme si on se couche devant une surface d´eau qui reflète la réalité. Les gens, les femmes surtout, ont une passion pour le romantisme, pour les contes de fées et pour des histoires insolites. Elles ont besoin d´un ratier pour leur vie et cette qualité secrète, c´est Henri qui la possédait. Ce garçon leur apportait les messages, qu´elles attendaient et voulaient recevoir. Il avait des informations pour les techniciens et cadres universitaires, pour des femmes de ménage, pour des chasseurs, pour des professeurs de langues, pour des filles de province qui venaient s´orienter dans la capitale, pour des femmes nerveuses et pâles, celles des salons littéraires. Il était un bon informateur et sa communication conduisait comme dans les bandes dessinées à travers les près verts, les plages au sable fin, à travers les salles de gymnastique, matelas des grand lits, et salles d'opérations des hôpitaux. Ses amies et amantes profitaient avec lui de choses inconnues de ces gars aux biceps, en aucun cas, il les amenait à la psychiatrie pour leur faire suivre des conférences sur les thèmes de psycho-sexuologie et se montrer gratuitement en tablier blanc et leur apprendre à dire des mots appartenant aux adeptes es langues secrètes, « maniacodépressif » et « aminoamidoalcylmetadazoline », il les emmenait aux cimetières juifs pleins de plantes sauvages, retournait avec elles la flèche montrant le chemin du tombeau de Franz Kafka dans une fausse direction et n´oubliait jamais d´y déposer une pierre blanche pour marquer le jour. Il leur montrait les secrets pragois, les chiromanciennes, les coiffeuses dans leurs « salons » secrets et les taxidermistes clandestins des arrière cours que le régime poursuivait, les alchimistes, les sorcières et les spiritistes dans des ruelles que personne ne connaissait. Avec ce kaléidoscope qu´il leur montrait volontiers et gratuitement, il leur produisait un théâtre noir et magique que ces colombes n´auraient jamais vu sans lui, il les ensorcellait avec le plaisir oublié d´une dernière séance de Guignol dans le village de leur jeunesse lointaine. Ces frissons dans le dos qu´il leur procurait allaient être récompensés de la même sorte que les petits enfants qui vous offrent leur plus belle bille de verre en échange d'une friandise en chocolat. En principe Henri n´était pas grand amateur de ces femmes autour de lui. Il était victime de ses propres activités. Vous pouvez aimer les chevaux, les chiens ou les chats et se vanter de leur belle apparence mais cela n'apportera pas les lourdes conséquences qu'Henri subissait. S´il avait montré à ces êtres un certain amour vague, il les aurait eu de suite sur ses genoux comme les petits enfants sur la statue d´Andersen.

 

 

© copyright Marie Štichová 1963 - 2007, Prague

© traduction Ivan Hladky 2005, Offenbach-sur-le-Meine

 

NOTES

 

Cette nouvelle a été publiée le 18 novembre 2004 / 19 dans la revue littéraire TVAR

Marie Štichová ( 1926 - 2008 ) était docteur en philosophie et professeur à l'Université Charles IV.