Le charpentier du Ribas

                       

Le charpentier du Ribas

 
                      

El carpentero del Ribas              

Ségolène Lavaud



Une vieille bourgade pittoresque au ras des Cévennes, nichée au bord du Gardon, Anduze la belle. Je n’avais aucune idée ni de l’endroit ni dans quel genre de demeure elle habitait, je savais seulement que c’était une maison en pleine nature sur plusieurs hectares. De là, en route pour le Vallon des Gypières, par une petite vicinale tortueuse, entre des collines rocheuses, puis un portail à double vantaux, vert, opaque. Et derrière, le choc d’une vision surgit, au bout d’une petite route encastrée dans la verdure, dans ce vallon encaissé, une image irréelle sur une hauteur, un éperon rocheux : la bibliothèque du Nom de la Rose, (dans le film tiré du roman d’Umberto ECO) dressée, impressionnante, dominant la vallée. Il faisait très chaud et l’air bruissait sous le crissement des cigales, c’était stupéfiant. Le Ribas. Une citadelle aux murs de pierres brutes et blondes, percés comme par des meurtrières, dont les yeux de toutes petites fenêtres scrutaient l’horizon. Un escalier abrupte bordé de pierres chenues, une petite terrasse, une petite porte vitrée, modeste et fragile, aux serrures dérisoires, nous étions chez elle. Je vous décrirai à gros traits cette bastide, rude d’accès, forteresse solide, indestructible, hors du temps, énorme, imposante, compacte dans un paysage rugueux mais verdoyant, dominante, vigile attentive aux temps des guerres de religion qui dévastèrent cette région de tradition viscéralement protestante. Il est bien évident qu’elle joua un rôle important permettant sans aucun doute possible, la fuite par des souterrains dont on trouve des vestiges dans les soubassements, et qui conduisaient de l’autre côte de la vallée, devant les troupes royales que l’on voyait arriver de loin du haut de cette citadelle à l’œil vigilant.

Bref une "résidence" chargée du poids d’un passé dramatique, solitaire, voire inhospitalière. La vue s’étendait loin au creux du vallon, barrée par une lointaine colline, encadrée, encastrée dans un écrin de garrigues et de bois, montant à l’assaut de roches grises, qui se détachaient sur le ciel d’un bleu intense. Anachronique et désuet, au fond de la vallée un petit train fumant et ahanant d’un décor à la Prévert. Donjon séculaire et austère, véritable bastion dans cet écrin de verdure, dominant, immuable, aguerri contre toutes les adversités, mais à l’image monacale de la retraite ou de la méditation. Elle y vivait sur un immense domaine dans sa grande bastille avec pour tout compagnon Lancelot, son fidèle et folâtre berger allemand, à la fois doux et puissant. À l’abri de ses murs énormes, protégeant à la fois des anciens ennemis et de la chaleur, la pièce principale percée d’une seule fenêtre donnant une lumière tamisée, gardait ainsi la fraîcheur même pendant les canicules. Elle n’avait peur rien ayant résumé d’une phrase "Tu sais quand on a connu la gestapo, on a plus peur de rien, sauf des araignées" ses seules ennemies. Il est vrai que dans le Sud elles sont impressionnantes, un corps velu gros comme un ongle, assortis de grandes pattes à poils interminables, enfin c’est ce que l’on croit voir, en fait c’est grand, noir, et plein de pattes ouvertes comme les doigts d’une main maléfique, se détachant sinistrement sur les murs crépis de blanc, et c’est immobile, ça a l’air d’attendre, solitaire, on ne voit jamais les araignées par couples ou en famille, et puis ça peut partir en courant à toutes pattes, se cacher Dieu seul sait où ? En fin d’été elles hantent les demeures, se glissant subrepticement par les interstices. J’en ai vu quelques spécimens mémorables. Toute une bombe entière de l’insecticide le plus puissant avait à peine raison de leur survie ! Nous nous en étouffions, les bronches irritées, la bombe pointée vers l’ennemi comme une arbalète ! et pourtant ... Une autre fois l’épurateur de la piscine tombé inopinément en panne pendant la nuit le lendemain tout au fond les scorpions s’étaient noyés, mais à la surface plusieurs grosses araignées bien vivantes flottaient. Armée de l’épuisette à très très long manche j’en attrape quelques unes et les jette au loin dans le jardin et décide de noyer la dernière, l’emprisonne dans l’épuisette que je coince tout au fond de l’eau ... le jour suivant voulant jeter le cadavre je tire l’épuisette, la pose sur le bord, et "ELLE " se sauve à toutes pattes !... Depuis j’ai tendance à croire ceux qui disent qu’elles sont les inventeurs du sous-marin.

Les dépendances mitoyennes avaient été louées à un homme paisible, leurs rapports étaient courtois et inexistants. Il avait demandé l’autorisation de faire transformer sa cheminée et aménager le grenier, les travaux se passaient sans encombre entre huit et vingt heures. Comme toujours, la soirée était calme et la nuit sereine dans le silence que seul perçait le cri de la hulotte, le chant des crapauds, traversées par le vol pesant de quelque oiseau de nuit, le frémissement des feuilles sous le vent et les mélopées d’un rossignol tardif. Au loin un chien hurle à la lune. Et elle, elle dort.

Soudain au milieu de la nuit en plein dans son sommeil elle sursaute, réveillée par un bruit insolite, des coups répétés et sourds : "toc-toc-toc... toc-tac... tac... tac-toc" aussitôt elle pense à un voleur essayant de forcer la modeste serrure, se lève d’un bond et sans réfléchir descend comme une flèche suivie de Lancelot. On lui avait pourtant bien dit qu’elle était imprudente de vivre seule ainsi, elle avait droit à un port d’arme, légalement, et on lui avait bien recommandé si elle avait à se défendre de surtout ne pas blesser l’éventuel intrus : "Car vous savez, ils portent plainte et vous seriez dans votre tort - tuez le et jetez le dans les fossés. !" Devant ce charmant programme elle avait sourit et n’y pensait plus. Sur sa lancée elle traverse le salon, puis l’entrée, sans bruit, ...non, rien, ...à travers les arbres la lune éclaire la terrasse d’une lumière mouvante, il n’y a personne. Elle ouvre la porte, observe alentour, à part la brise qui murmure dans les feuillages rien ne bouge. Elle a du rêver et retourne se coucher. Plus tard, dans la nuit, le bruit régulier d’un marteau la réveille à nouveau. Sans doute quelque ouvrier ayant oublié quelque chose d’urgent à finir, ou une bêtise à réparer en hâte. Cela dure un moment, enfin elle se rendort et n’y pense plus. Puis à la pointe de l’aurore, « toc toc toc tac tac toc toc » ...sans doute un compagnon matutinal profitant de la fraîcheur de l’aube pour reprendre le travail. Une nuit, deux nuits, la même chose se reproduit. Dès le matin elle va se plaindre à son locataire, fait dire à l’entreprise son mécontentement. On l’assure de faire toutes les vérifications nécessaires, on s’excuse et voilà l’affaire réglée. La nuit suivante la même chose se répète, c’est insupportable. Elle soupçonne soit l’entreprise soit le locataire de mentir. Il y a quelqu’un qui travaille, et pourtant Lancelot n’a pas aboyé, étendu de tout son long le museau bien calé entre ses pattes il ronfle tranquillement, alors il faut en avoir le cœur net. Elle avait fait aménager trois étages de la bastide, perçant une grande baie dans sa chambre qui laissait entrer tout le soleil et la lumière à flots le jour, et la nuit la fraîcheur, de là d’un seul clin d’œil elle embrassait la vue jusqu’à l’horizon. Elle y plonge le regard, de tous côtés, pas l’ombre d’une voiture, pas de camionnette garée, rien. Il y avait au dessus de sa chambre des combles mais elle m’avait avoué n’avoir jamais osé ni les investir, ni même les visiter, de peur d’y rencontrer les tissandières abhorrées. N’écoutant que son courage, occultant les araignées, elle y monte, entrouvre la porte, et ... ne voit rien à part les étoiles brillant à travers l’ouverture pratiquée dans le toit pour les travaux.

Elle n’allait jamais volontiers ni à la cave ni dans les sous sols de peur d’y retrouver les noires tricoteuses, mais il fallait savoir. Lancelot sur ses talons elle va voir, pas trace du moindre vélo ! On est trop loin de la ville pour venir à pieds, ce ne peut donc qu’être le locataire qui bricole subrepticement. "Ah ! il va voir de quel bois je me chauffe ! " Enfilant sa robe de chambre, elle prend une torche, dévale les escaliers, traverse une partie du jardin, longe la maison et va frapper, tambouriner à la porte du voisin. Il arrive enfin, en pyjama, tout ébouriffé, les yeux gonflés de sommeil, l’air ahuri. Elle furieuse, contenant mal son exaspération, vitupérante, commence à "l’engueuler", lui reste pantois, stupéfait devant le flot de colère qu’elle lui déverse et auquel il ne comprend rien. "Mon Dieu, mais qu’est-ce qui vous arrive ?" On se calme, on s’explique. Alors d’un commun accord ils décident d’aller voir et percer le mystère. Ils contournent les bâtiments, scrutent les toits, rien ni personne, aucun compagnon, aucun ouvrier, aucun charpentier, aucun couvreur... Il faut savoir ! armés des jumelles ils font soigneusement le tour des étages, des murailles et des toits, en vain, et puis derrière la dernière cheminée, éclairé par la pleine lune, Monsieur Pic-Vert s’active ! Là il mérite bien son nom espagnol de "carpentero" !... Il est tout occupé à sculpter une solive dénudée. On sait bien que les oiseaux ne travaillent pas la nuit, et pourtant ! L’histoire se termine dans un grand éclat de rire, Vénus peut aller se recoucher tranquille, la nuit retourner à son rythme paisible attendant que le coq enroué, tout fond du vallon fasse lever le Soleil. La solive sera remplacée, et il est probable que grâce à Monsieur Pic-Vert la charpente vermoulue détectée à temps sera reconstruite évitant peut être ainsi l’écroulement du vieux toit multi centenaire. Merci Monsieur Pic-Vert.





© copyright Ségolène Lavaud, Paris 2008