Ivan Hladký et sa Manufacture de Munitions
par Marie ŠtichováIvan Hladký écrit des textes (et fait des photos) extraordinaires, j´ai l´impression qu´il vit comme
s´il avait encore des siècles entiers de jeunesse à venir. Le jour de son soixantième anniversaire il sonna à ma porte, je ne l´ai pas reconnu tout de suite, d’une rencontre à l’autre peuvent
s´écouler de trois heures à trente ans, mais finalement il n´a guère changé. Depuis l’occupation soviétique en 1968 il vit à Francfort. En 1950, je me souviens bien, il était dans ma classe
au Lycée Français de Prague où j´enseignais la philosophie et la littérature, il admirait Apollinaire et Sartre et ses courts textes surréels accompagnés de collages m´ont vraiment plu, je
les ai parmi mes livres ou bien cachés entre mes draps en cas d´une perquisition toujours possible. Les années 50 avec les procès politiques n´étaient pas du tout favorables aux novations
littéraires. En toute objectivité, il était dangereux de vouloir publier ses textes alors que les poèmes héroïques sur l´élevage de porcs étaient à la mode du Parti Communiste et par
conséquent de l´Union des Écrivains. Mon confrère Josef Škvorecký l´a bien décrit dans sa nouvelle Le Monde amer, personnalisé par son héros Paul, amant temporel de la
petite espionne Géraldine, une tragique Mata Hari de dix-sept ans. Dans le roman L’Escadron blindé du même auteur il s´appelle Maurice et sa lettre à Lisette est un
appel ortenien1) au voyage sans commencement ni fin et l´acte libre d´une soirée dansante avec son prof de philo au Trilobit Bar à Barrandov, c´est
toujours la même chose. Grâce à Škvorecký il entra à rebours dans la littérature mondiale, un personnage comme découpé des Chemins de la liberté. Nous nous posons
la question de savoir pourquoi en fait notre auteur refusait de publier ses textes que l´on lisait aux conférences littéraires nocturnes de l´Underground dans une salle de l’hôpital
psychiatrique d’Albertov en compagnie de Mareš, Žilina, Šváb et Škvorecký ? Des années se sont écoulées et l‘éditeur Sixty-Eight Publishers de Toronto lui réclamait de temps en temps
d´envoyer quelque chose à imprimer et je confirme qu´après la révolution de 1989 moi aussi, mais simplement, il ne voulait pas. Dès les années cinquante, Ivan Hladký écrivait des textes précurseurs du postmoderne. A savoir bien
avant que Derrida et Lyotard eurent présenté leurs thèses philosophiques sur la post-modernité. En ce temps-là les lecteurs officiels de l´Union des Écrivains, des collaborateurs du régime
politique oppressif l´ont forcément rejeté en lui décernant une virtuosité de forme, qualité jadis assez dangereuse, dû au „manque de rapport“ avec la lutte de la classe ouvrière, ils ont
violemment critiqué l´intertextualité et les inserts plagiés de philosophes exotiques, alors correspondant aux méthodes de l´écriture postmoderne. Où sont les neiges d´antan ? De cette
façon nous aboutissons à la déconstruction de Derrida et à la différance de Lyotard. La communication audiovisuelle de la société totalitaire (langue simplifiée, publicité politisée,
architecture grotesque, films patriotiques) comme contraste du méta noyau de l´occulte, magique ou seulement mal compréhensible « trou noir » où le non-sens devient le sens certain,
sinon unique, comme Ivan Hladký nous le raconte avec crânerie spirituelle dans ses textes.
Lire Avant et Après, Dans la Manufacture de Munitions ou La pointe du glacier est assez difficile. L’auteur communique avec son lecteur comme sous l’évanouissement d‘interférences rythmiques d‘une radio d’outre-mer qui couvre le sens
des mots écrits. Ne cherchez pas le discours d’une intrigue majeure, les unités de temps et de lieu ont disparu, remplacées par des anatopismes 2) et
anachronismes, ses phrases longues de centaines de lignes, s´entrelacent et s’évadent en périphrases d’une prolixité incommensurable mais logique et respectant scrupuleusement les règles
syntaxiques. La clausule en incipit, pourquoi pas, le présent simultané du futur et du passé ? Des extraits de récits, de romans, de scénarios Hiroshima mon amour
ou L´Affaire Stavisky notamment recouvrent son texte autobiographique, il cite des auteurs peu connus, affiche des remarques et explications bibliographiques sans aucun
rapport avec son texte et il y intercale des syllogismes apparents afin de provoquer une réaction négative de son lecteur, qui ne possède pas forcément assez d’intelligence émotionnelle.
Vivre avec le prestigieux, avec le magicien des idées doit être très difficile : Chaque mot c´est une gifle aux idiots de la normalité, aux imbéciles du moyen. Ses textes n’ont jamais
cessé de me plaire, sa langue vivante et contemporaine, le mode d´intercaler spontanément le tchèque, le français et l’allemand suppose la maîtrise de ces langues par son lecteur, mais
attention, on y trouve aussi des phrases triviales comme pillés de romans policiers ou des séries roses ; soudain nous nous perdons dans les labyrinthes du nouveau roman, allons soudain
nous réveiller sur les plages de Biarritz, au Jardin du Luxembourg, au milieu du Sursis de la fameuse trilogie de Sartre ou dans la Rue Ostruhová en 1870, il souligne la
facticité du récit par des tailles, des dimensions mesurables, par des couleurs et des marques de produits, il dissimule ses expériences intimes sous les enseignes clignotantes des néons. Il
justifie les prix des boissons de bars et cafés, comme découpés et mélangés dans un caléidoscope pour nous éblouir par la cadence subliminale d’idées, tous les saints de la pensée
existentielle défilent, Sartre, Camus, Kafka ; Kierkegaard, pourquoi pas ? Les associations élitaires, la virtuosité narrative, tout cela est déjà expérimenté par d’autres et je
cherche où est la spécificité avec Ivan Hladký ? Son monde est tout autant à Prague qu’à Paris, Bruxelles, Vienne, les cafés, les lieux historiques, les ruelles perdues, il sait où on
danse le tango, le blues et le rock, il sait où se rencontrent les existences marginales, il les étudie dans leurs milieux, enregistre leur argot au magnétophone, vu le texte A Vous la paix et le succès en face du McDonald’s, les réflexions surréalistes à l’exposition de la Caserne de Pompiers de même que les notes de ses
rencontres dans un asile de malades mentaux. Il me semble qu´il argumente sur ce qu´il vit : Un aquarium, il nous le montre en négatif. Vous le trouverez sans doute aux lieux ou
trinquait Hemingway, ou écrivait Sartre. Oui, notre magicien des idées explique et dissimule, mais est ce que cela suffit vraiment ? La littérature nourrit bien les « écrivains de
textes“ et les génies doivent-y travailler »à la commande" et fournir des bouquins à lire dans le métro en rentrant du boulot et ce que font les gens qui pourtant le haïssent. Lui ne se
laissa jamais corrompre. Est-ce un défaut ? J´ai lu ses deux derniers
longs poèmes inédits, Les Spaghettis à la provençale et Aux Ailes des Tigres, nous volons… Sur vingt cinq pages et en vers libres, il nous décrit
les objets éparpillés dans un appartement inconnu, tant les légumes dans le réfrigérateur, que le contenu de la poubelle tout comme Whitman ou Eliot, suivi sur seulement cinq lignes de
l’analyse de la vie d’une femme qu’il appelle « Elle ». Je ne peux pas dire si c’est une innovation ou une récession mais je sais qu’une revue mensuelle l´a voulu
impérativement.
Je le laisse sans commentaire le texte de
Dans une Manufacture de Munitions, c’est à vous de le lire. Il s’agit d’un voyageur qui vient contrôler les équipements industriels de cette usine. Il
décrit minutieusement sous forme de rapport sa propre expérience. Le système totalitaire périt, l’individu subordonné gagne par son choix d’acte libre. Celui qui pourra comprendre le message
simple mais parfaitement dissimulé par une méthode cryptographique de l’auteur pourra peut-être trouver sa psyché et voir en miroir son ego, partie prenante d’un système d’espoir collectif
absurde. Dans les vallées chaotiques de ses usines fractales3) ne peuvent accéder que les élus : Par qui, pour quoi ?
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© copyright Marie Štichová, Prague, 2005
(*1926 + 2008) docteur en philosophie, professeur
lettres à l´Université Charles IV
1) ortenien - Nous sommes neige au temps
du silence, de Jiri Orten (1919-1941)
2) anatopismes - Perturbations mentales qui affectent les personnes déracinées et aussi - Processus de disparition de la culture d’origine par contact avec
une autre culture
3) fractales - Définir correctement ce qu’est une fractale n’est pas simple
voir www.futura-sciences.com/comprendre/d/dossier234-1.php
Et que devinrent les jardins d’Eden ?
.
D’ un voyage sans retour par Ségolène Lavaud
( une autre critique de la Manufacture
)
Rien du titre Dans une Manufacture de Munitions n’est justifié par le texte, à moins qu’il ne soit une
réponse aux questions qu’il pourraît susciter. Le style d’Yvan Hladky est parfois déroutant, perturbant car sa logique herméneutique y est fragmentaire. Il se veut postmoderne, mais le terme
est déjà obsolète. Intermixant des passages poétiques de descriptions paysagées aux assonances rythmant l’univers environnant de sonorités élégantes inattendues dans un univers déja
assourdissant d’un train mythique, « Les racines s’arracheront […] et les roues rouillées […] vont tourner », avec des séquences techniques hermétiques aux non initiés. L’atmosphère cependant est dès l’amorce ambigu.
Dans un paysage souriant un début d’histoire à la Prévert, « En sortant de l’école .. » où l’on décèle cependant déjà une contrainte partagé par les lieux et
l’atmosphère, la beauté des sites à voir et visiter et l’interdit d’y accèder. La parité des voyageurs, au luxe ludique du tourisme et la finalité d’un destin opposé. Un sentiment
d’incertitude qui se meut en angoisse et en appréhension vers la peur de l’inévitable d’une catastrophe planifié de l’homme contre l’homme. Sous les non-dits se cachent pogromes, goulags,
massacres, orgies, arbitraire de dominateurs sur les dominés involontaires. Yvan nous embarque dans un train de rêves où en filigrane il sous entend avec
tact des trains d’enfer de sinistre mémoire. On se prend à rêver brusquement réveillés par un changement d’itinéraire et de rythme du discours, où cependant il reste très réservé, retenu. Les
détails donnent une authenticité à son récit quoique parfois certains soient totalement fictifs, mais cependant métaphoriques, telle la coupole d’un lieu irréel symbolisant cette
« parenthèse » dans l’histoire du XXe siècle, comme certains se plaisent à le prétendre. Évoquant peut être les portes béantes d’où l’on ne ressortait pas.
Il y intercale des endroits réels, des périodes précises et des faits identifiables à de la fiction. Quant à cette usine manufacture, elle reste une image négative de la destruction et du
désastre que peut produire ce qu’onimagine une occupation après une défaite. Le déchirement qu’ont subi les pays derrière le rideau de fer dont il est issu, démembrement, exil.
Les quelques mots de son dernier paragraphe témoignent de la distinction de sa pensée et du respect des martyrs d’un simple « innoportun ». Au cours
de son texte il raconte des souvenirs fictifs ou réels selons sa sensibilité et son vécu. A la chronologie anarchique, intemporelle, ayant l’air d’être « en vrac » et pourtant moins
« disjoncté » qu’il ne semble – C’est en fait assez classique – Du réel tricoté avec du fictif, comme si souvent. De jolies idées, des moments tendus et qui laissent passer en
filigrane des émotions de périodes troubles et troublées. Un vent de despotisme et d’ inéluctable repressivité. Un clin d´œil moqueur à l’argent et du lucre père de toutes les compromissions
et dérives. Une femme étrange et fascinante entrevue au hasard des chalands. D’autres que l’on étreint ou qu’on viole ? Désespoir noyé dans les dérives de la chair ? Luxe et misère
se frôlent. Liberté, contention, évasion. Un monde anachronique, hier et demain dans un présent imbécile ? On a pas envie de monter dans ses trains ni de voyager avec eux ! Même si
les lieux semblent pouvoir devoir être enchanteurs sous d’autres auspices ! Voyage nostalgique ? Un bel endroit annexé et dévasté par un pouvoir despotique, le bonheur de vivre
assassiné, hélas chansons connues ! La rentabilité au détriment du bonheur de vivre. Et des tortionnaires abusifs en uniformes ! Au fait où sont où les munitions du titre ? On
ne voit que des scies circulaires et des draisines ou wagonnets ! Pas de poudres, pas de fumées nauséabondes à part celle des locomotives. Et on entend ni cris ni ordres
hurlés ! Seules les mécaniques grincent. Pas un mot. Un silence mortifère ? …à part de la musique discordante. Une écriture et un style un peu décousu, rien de très perturbant, les
idées sont les siennes on peut les respecter ou les rejetter, mais y adhérer quand le sujet est sibyllin est difficile sinon impossible. On ne sait pas de quoi il veut se libérer ou se
débarasser – ou simplement discourir ! On a le droit d’écrire pour ne rien dire ! juste pour le plaisir, mais là il n’y pas de plaisir. Ce n’est pas un acte gratuit même s’il
s’amuse à jouer de finesses de la langue et des non concordance des temps. Temps d’élocution, d’action, factuel, fictif tout s’y entrecroise savamment, pour laisser au lecteur un sentiment
trouble de mal être, et on en reste aux conjectures. Car ce n’est pas qu’un exercice de style, ne nous y trompons pas. Yvan a certainement beaucoup encore à dire cachant des douleurs sous un
humour méticuleux de scientifique. À suivre !!?
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© copyright Seggys, Paris 2008 - 2011
Ségolène
Lavaud
DOCTEUR UNIVERSITÉ PARIS DIDEROT
Lettres, Art, Cinéma
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